Dimanche 31 janvier 2010
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Il était une fois une rue. C’était une grande rue, pas tant pour sa renommée, son historicité ou son
patrimoine architectural que par sa longueur. Elle possédait une centaine de numéros pour une centaine de portes. Dans cette rue, nous y trouvions des habitations, des commerces, des êtres
humains.
J’y habitais, dans cette rue.
Elle n'était pas tout à fait comme les autres. Bien sûr on pourrait la qualifier de
« normale ». Tout ce qu'elle possède existe déjà, dans d'autres rues. Mais l'improbable, c’est qu'on retrouvait toutes ces choses dans cette même et grande rue.
Commençons par la suprême normalité : le supermarché. Situé aux origines de toute chose, c’était un lieu de rencontre pour toutes les personnes âgées du quartier. On y allait et venait avec le sourire pour des « Bonjour Madame » un peu pincés ou « Oh, bonjour Monsieur, cela faisait longtemps » hypocrites. Bon, devrais-je souligner que ces petits vieux de la ville se retrouvaient la plupart du temps le samedi ?
Mais tout à côté de nos charmants seniors ou personnes d’un quatrième âge certain, il y avait des individus d’une toute autre sorte qui squattaient les cages à lapin de la rue.

La société les nomme « cas soc' », d’autres « délinquants » ou
« jeunes cons ». Non, je ne suis pas d’accord. Je dirais que c'étaient de calmes et tranquilles drogués. Ils habitaient à côté du supermarché dans des immeubles miteux loués à des prix
qui ne les valaient pas. Alors, si vous cherchiez de la marijuana, de la cocaïne ou autres, vous les trouviez toujours. Ils étaient à leur fenêtre, torse nus, ou bien à fumer, ou bien les deux en
même temps. Ces oiseaux des nuits faisaient des fêtes tous les soirs, rameutant tous les drogués du coin pour oublier le temps de quelques heures leurs misérables situations : les études,
les parents trop envahissant, le futur…ce genre des choses qui « pourrit trop la vie quoi ».
Mais juste à côté de ces charmants perdus de la vie, il y avait des gens d’une autre sorte qui rentraient et sortaient du commerce d’en face.

Ce magasin se remarquait peu. Le soir, une lumière rouge sortait des bas-fonds de
l’escalier de l’entrée. Une odeur singulière et enivrante se diffusait dans la rue, comme un appel à la curiosité. Une seule pancarte nous renseignait : hammam et sauna, soirée couple de 20h
à 22h ce soir… Alors, si je comprends bien, c’est une
salle où l’on va pour transpirer…en
couple. J'étais seule ce soir-là, ce n'était pas
pour moi. Mais tout de même, je m’interrogeais…Je me rappelais alors ce que me disait ma cousine, qui habitait dans la rue depuis 3 ans : « Il ne se passe pas des choses très claires, des hommes et des femmes de tous âges sortent de
là. Un jour, nous nous interrogions en passant devant. On s’imaginait alors les pires choses à la Eyes White Shut. Une femme qui venait d’en sortir nous suivait. Quand nous nous en sommes rendus
compte, elle avait un sourire en coin… » Sexe,
luxure et obsessions entouraient cet endroit avec tous les fantasmes qu’il provoquait. Mais tout à côté de ce lieu qui suscitait tant de questionnements, il y avait des gens d’une autre sorte qui
entraient dans un étrange bâtiment.

C’était une maison bourgeoise, entourée d’un mur. On pouvait la voir depuis deux rues différentes.
L’entrée se trouvait dans la rue parallèle à la nôtre. Nous voyions alors la sortie de cet endroit. Armée de terre, de l’air, gendarmerie… Que faisaient-ils là ? Avec mon voisin béninois,
nous penchions pour l’idée d’un service de renseignement. Des tas d’agents scrutant la ville à l’affût de quelques choses informelles. Les voitures rentraient et sortaient. Le week end, les
agents de la sécurité du pays faisaient la fête comme de jeunes adolescents. Et un jour, la réponse. La cantine de l’armée ! Et souvent leur salle des fêtes. Le week end, tenue de soirée et
tapis rouge étaient le mot d'ordre.
Voilà une rue, extraordinaire par son ordinarité. Oui, on y trouvait des drogués, des pervers sexuels,
des petites mamies, la police de l’Etat. Elle réunissait toutes les spécificités de la vie courante d'une micro-société.
Fascinante cette rue, dans laquelle j'habitais.
Relecture faite par Romain Montagnon.